Qu’est-ce que l’hypersensibilité ?
Il est important de préciser en préambule que l’hypersensibilité ne constitue pas un trouble mental ou psychiatrique. Elle ne figure pas dans les classifications médicales officielles telles que le DSM-5 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ou la CIM-11 (Classification internationale des maladies). Il ne s’agit donc pas d’un diagnostic médical, mais de l’identification d’un trait de tempérament ou de personnalité.
Dans la littérature scientifique, ce fonctionnement est toutefois discuté, avec des études ayant un niveau de preuves plus ou moins satisfaisant, mais ne permettant pas actuellemet d’avoir un consensus sur le sujet.
Si plusieurs théories et modèles coexistent, j’ai repris les données issus de ces différents modèles, en m’attachant surtout à celui qui correspond généralement à ce qui est nommé Sensibilité de Traitement Sensoriel (Sensory Processing Sensitivity ou SPS). Cette sensibilité concernerait une part significative de la population, soit jusqu’à 20% (mais c’est selon les critères, à des degrés variables évidemment) et se caractériserait par une réactivité plus forte aux stimuli environnementaux ainsi qu’un traitement plus profond de l’information.
Ce n’est ni une pathologie ni une anomalie, mais une variation normale du fonctionnement humain (comme animal) qui présente, comme tout trait de caractère, des avantages et des inconvénients selon l’environnement.
Les caractéristiques principales
Une haute sensibilité est généralement associée à quatre grands piliers :
- La sensibilité aux stimuli subtils : Il est relevé une capacité à percevoir des détails que d’autres ne remarquent pas, comme un changement d’attitude chez un interlocuteur, des bruits légers, des odeurs ou des textures de vêtements. Cette finesse de perception peut être un atout créatif ou relationnel, mais peut aussi devenir une source d’inconfort. Je constate assez souvent également une hyposensibilité à priori paradoxale, soit un manque de sensibilité dans certains domaines, régulièrement à la douleur, au tact profond ou autres sensations internes.
- La surstimulation ou surexcitation : En raison de la quantité d’informations traitées simultanément, qu’il s’agisse de bruits, lumières, odeurs, ambiances ou détails visuels, le système nerveux de la personne concernée atteint plus rapidement un seuil de saturation. Cela se traduit par une fatigabilité accrue dans les environnements riches en stimuli et un besoin impérieux de s’isoler pour récupérer. Ceux qui ont des portions d’hyposensibilité associées ont souvent un besoin de stimulations / recherche de sensation qui alterne avec un besoin de calme.
- La profondeur de traitement de l’information : La personne semble analyser les situations avec une (trop) grande minutie par rapport à la moyenne. On observe une tendance à réfléchir longuement, à peser le pour et le contre, et parfois une difficulté à prendre des décisions rapides de peur de faire une erreur. Cela témoigne d’un traitement cognitif intense et détaillé des données perçues.
- La réactivité émotionnelle et l’empathie : Le vécu des émotions, agréables comme désagréables, se fait avec une intensité particulière. On note également une forte perméabilité aux émotions d’autrui, souvent appelée contagion émotionnelle, facilitée par une grande capacité d’empathie.
Apports des neurosciences
La neuro-imagerie et les études physiologiques nous apprennent que le cerveau hautement sensible présente une architecture neuronale davantage orientée vers le traitement profond de l’information.
Les études d’imagerie cérébrale montrent une activation plus forte du cortex préfrontal, siège de la gestion de l’information complexe, et du précuneus lors de tâches sensorielles. Cela indique que le cerveau ne se contente pas de percevoir, mais analyse et décortique l’information en permanence. On observe également une hyperactivité de l’insula, une zone clé faisant le lien entre les sensations physiques et les émotions, ce qui explique pourquoi les émotions sont souvent ressenties de manière très somatique.
Par ailleurs, lors de l’exposition à des visages exprimant des émotions, les zones liées au système des neurones miroirs s’activent plus intensément. Cela valide neurobiologiquement la plainte fréquente d’une forte tendance à absorber le vécu d’autrui.
Enfin, sur le plan électrophysiologique, on note parfois une activité plus élevée dans les ondes Gamma, traduisant un état de vigilance et de sensibilité aux stimuli subtils plus élevé.
Vulnérabilité et résilience : la métaphore de l’Orchidée
Les personnes hypersensibles ne sont pas intrinsèquement plus fragiles, mais elles sont plus réceptives à leur environnement, qu’il soit positif ou négatif. C’est la métaphore de l’orchidée : une fleur fragile et sensible, mais capable d’une floraison exceptionnelle si l’environnement est adéquat, contrairement au pissenlit qui est robuste quel que soit le terrain.
Il existe une corrélation positive entre une haute sensibilité et les troubles anxieux ou dépressifs, mais celle-ci dépend très grandement de la qualité de l’environnement durant l’enfance (Liss, M., et al., 2005). De même, le risque d’épuisement professionnel est plus élevé dans des environnements de travail inadaptés chez ces profils en raison de la saturation sensorielle rapide, d’une tendance au perfectionnisme fréquent, d’une réactivité émotionnelle plus marquée… Il est probable que cela impacte de la même façon le risque de burn-out scolaire ou parental.
La bonne nouvelle est que ces profils répondent également de manière très favorable au soutien psychologique et aux environnements bienveillants.
Bref, si vous êtes un adulte hypersensible, assurez-vous d’être bien entouré et dans un environnement qui vous plait !
Distinctions et diagnostics différentiels
Au cabinet, je reçois souvent des hypersensibles et ces derniers sont souvent HPI – mais cela semble être un biais de consultations : les HPI psychopathes ressentent certainement moins le besoin de consulter ! Aussi, une confusion fréquente soutenue par de nombreux média associe le Haut Potentiel Intellectuel (HPI) à l’hypersensibilité. Bien que de nombreux patients consultent pour ces deux motifs, les méta-analyses indiquent que la corrélation directe entre l’intelligence, ou du moins un haut QI, et la sensibilité sensorielle est faible. Le lien se situe davantage au niveau du trait de personnalité d’ouverture à l’expérience.
Le chevauchement avec le Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAh) est également fréquent. En cas de stress, les personnes hypersensibles peuvent présenter une agitation et un déficit attentionnel mimant un TDAh. Toutefois, des mécanismes communs existent, notamment une difficulté à filtrer les stimuli non pertinents et une hyper-réactivité émotionnelle.
Concernant le Trouble du Spectre de l’Autisme (TSA), s’il y a un chevauchement évident sur le plan sensoriel, la distinction se fait généralement sur la composante sociale. Dans le TSA, les particularités sensorielles s’accompagnent souvent de difficultés de réciprocité sociale, alors que dans l’hypersensibilité, l’empathie et l’intelligence sociale sont préservées, voire accrues.
Notons que si ces fonctionnements peuvent être confondus, ils peuvent aussi coexister !
Les origines du trait
La recherche estime que la sensibilité est un trait héréditaire à environ 40% à 50%. Il ne s’agit pas d’un gène unique, mais d’une combinaison de variantes génétiques, notamment sur le gène du transporteur de la sérotonine et ceux liés à la dopamine. Ces variantes confèrent une plasticité accrue, rendant le cerveau plus réceptif et influençant la manière dont il traite la récompense et la nouveauté.
La recherche suggère aussi un impact précoce de l’environnement, tout particulièrement au niveau de l’enfance, ainsi que plus tardivement également mais dans une mesure moins déterminante. Les données indiquent ainsi clairement un impact des facteurs de stress, tout particulièrement notamment si l’enfant vit et grandit dans une situation adverse. Lorsqu’un enfant grandit dans un environnement perçu comme menaçant ou imprévisible, son cerveau s’adapte pour assurer sa sécurité. Et pour survivre, il doit être capable d’anticiper le danger (une colère d’un parent, une critique, une intrusion). Le système nerveux se calibre donc sur un mode « alerte maximale », ou l’hypervigilance est cet état de tension sensorielle constante, un radar qui doit abaisser son seuil de détection : il doit capter le moindre signal faible pour la protection de l’organisme. L’hypersensibilité est alors une hypervigilance réactionnelle qui peut se cristalliser et se structurer. C’est ce mécanisme qui semble également à l’œuvre à l’âge adulte, mais de façon plus ponctuelle.
Recommandations et stratégies d’adaptation générales
Le cerveau hautement sensible traitant plus d’informations et plus loin, il sature plus vite. Il est donc nécessaire d’adapter son hygiène de vie.
- La gestion sensorielle : Il est recommandé de créer un refuge sensoriel chez soi, un espace au calme pour décharger le système nerveux. L’utilisation d’outils de protection comme des bouchons d’oreilles ou des lunettes de soleil n’est pas un caprice mais une nécessité physiologique dans certains lieux. Limiter les notifications numériques permet également de réduire le bruit de fond cognitif.
- La récupération : La fatigue est l’ennemi numéro un. Il est conseillé de respecter des temps de récupération après une forte stimulation forte (émotionnelle, sensorielle, etc.). Maintenir un sommeil régulier est primordial, le seuil de tolérance baissant drastiquement en cas de fatigue – il en va très probablement de même avec la faim et la stabilité glycémique. Le contact avec la nature s’avère souvent particulièrement régulateur, de même qu’avec l’art.
- La gestion émotionnelle : Il est utile d’apprendre à différencier ses propres émotions de celles absorbées chez autrui, de chercher à faire la part entre ce que l’on contrôle ou non pour éviter des traitements profonds de l’informations essentiellement inutiles… L’expression créative via l’art est un excellent exutoire pour transformer l’intensité émotionnelle. Les hypersensibles sont souvent hypersensibles aux réactions émotionnelles de leur environnement, et ont tendance à ne pas trop se confier, ou souvent en minorant leur état, pour ne pas inquiéter les proches – c’est compréhensif mais peu productif, et constitue souvent un travail à faire pour faciliter la stabilité émotionnelle puisqu’on a vu les bénéfices plus importants chez ces profils d’un environnement bienveillant.
- L’organisation et le multi-tâche : Le cerveau sensible étant plus performant lorsqu’il traite en profondeur, il faut éviter le multitâche qui est épuisant. Connaitre des astuces organisationnelles, telles que celles pour TDAh, peut être utile dans les périodes de moins bien où l’attention et la mémoire peuvent être altérés.
- Des limites et du sens : Apprendre à poser des limites, par exemple à non seulement à dire non, mais surtout à avoir un comportement en cohérence avec son cadre, est vital pour éviter la saturation. Enfin, donner du sens à ses actions est un moteur essentiel pour la motivation de ces profils.
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Utiliser correctement l’exposition et l’habituation. L’exposition est une technique qui consiste à se confronter volontairement et progressivement à une situation redoutée ou désagréable. L’habituation est le résultat espéré de cette exposition : c’est un processus neurobiologique par lequel le cerveau cesse de réagir à un stimulus constant, car il finit par le considérer comme non menaçant ou non pertinent. C’est ce qui se passe par exemple quand on ne prête plus attention au tic-tac d’une horloge après quelques minutes ou quand on s’expose progressivement à mettre la tête dans l’eau si on est phobique. Cependant, dans le cadre de la haute sensibilité, ce mécanisme d’habituation ne fonctionne pas de manière classique pour les stimuli sensoriels. L’exposition répétée à un stimulus qui serait douloureux pour un hypersensible, comme un bruit fort ou une lumière agressive, ne provoque généralement pas d’habituation mais une sensibilisation. Un peu comme si on pousser un phobique de l’eau directement dans la piscine plutôt qu’y aller progressivement : ça aggravera sa peur. Forcer l’exposition sensorielle mène souvent à l’épuisement plutôt qu’à l’endurcissement, sauf pour des stimuli où le seuil de trop plein n’est pas systématiquement atteint. En revanche, pour l’anxiété d’anticipation, l’exposition est bénéfique. Si une personne évite les sorties non pas à cause du bruit lui-même, mais par peur de sa réaction ou de faire une crise, une réexposition douce est pertinente. L’objectif n’est pas d’aimer le stimulus aversif, mais de reprendre confiance en sa capacité à gérer la situation sans évitement pathologique.
